Archive pour février, 2022

Nicolas Mathieu – Connemara

Posted in Littérature with tags , on 26 février 2022 by Yvan

Les regrets d’une vie !

Nicolas Mathieu - ConnemaraQuatre ans après avoir remporté le prix Goncourt pour « Leurs enfants après eux », Nicolas Mathieu invite à suivre deux quadragénaires qui font le bilan de leurs vies…

Née dans un petit bled de l’est de la France, Hélène semble pourtant avoir réussie sa vie. Parvenue à « s’extraire » de son milieu grâce à de brillantes études, elle a un poste à responsabilités très bien rémunéré, un mari que beaucoup lui envient et deux filles charmantes. Alors certes, il y a eu ce petit burn-out qui l’a incitée à quitter Paris pour retourner dans une région natale plus reposante, mais sur l’échelle de la réussite sociale, il n’y a tout de même pas vraiment à se plaindre. Jusqu’au jour où elle croise Christophe, ex-star de l’équipe de hockey d’Epinal, dont toutes les filles du lycée étaient folles, mais qui est en instance de divorce et a perdu beaucoup de sa splendeur d’antan…

« Connemara » invite à vivre la crise de la quarantaine de deux êtres qui se demandent s’ils ont réussi leurs vies. Lui, vend de la bouffe pour chiens dans un bled qu’il n’a jamais pu/su quitter, tout en rêvant de rechausser ses patins à glace afin de pouvoir revivre ses plus grands moments de gloire. Sur papier, elle semble avoir réussi, sauf qu’elle se retrouve dans un système économique hypocrite qui brasse autant d’air que d’argent, tout en ayant l’impression d’avoir sacrifié/raté son adolescence. Leur rencontre va donc permettre à l’un de s’attirer à nouveau le regard rempli de convoitise d’une femme, de surcroît issue d’un milieu social plus élevé, de quoi revigorer son égo. Quant à l’autre, elle va pouvoir rejouer son adolescence en mettant à ses pieds une ancienne star du lycée qui n’avait d’yeux que pour les autres filles, de quoi rattraper le temps perdu et se sentir à nouveau belle et jeune, tout en assouvissant un léger sentiment de vengeance…

« Connemara » c’est la confrontation de deux mondes que tout oppose, de deux classes sociales qui vont se réunir dans une belle partie de jambes en l’air que l’on qualifiera volontiers d’amour. À l’image de la chanson populaire de Michel Sardou, Nicolas Mathieu va rassembler la France d’en haut et celle d’en bas, sans fausses notes, mais en faisant tourner des serviettes au-dessus des têtes qui ne sont plus vraiment blanches, mais parsemées de vilaines tâches…

Car même s’il nous sert une histoire d’amour, Nicolas Mathieu aime gratter là où cela fait mal, là où la crasse s’est accumulée au fil des ans. Dans un style totalement opposée à celui des réseaux sociaux, qui s’attellent à embellir notre quotidien à coups de photos triées sur le volet, voire même retouchées pour l’occasion, Nicolas Mathieu, lui, préfère décaper pour enlever les couches de verni. Outre un récit intime qui invite à découvrir les regrets et les frustrations de deux quadragénaires, il livre également une fresque sociale et politique qui se déroule durant l’élection présidentielle de 2017 et ne manque pas de déglinguer au passage ces consultants qui nous vendent de l’air à prix d’or. Un véritable régal !

Alors oui, « Connemara » est un récit lent, sombre et pessimiste, qui invite à se demander ce qu’est « une vie réussie », mais qui laisse également un peu de place à l’amour, tout en livrant quelques notes positives sur fond de Michel Sardou…

Là-bas au Connemara… on dit que la vie, c’est une folie… et que la folie, ça se danse…

Connemara, Nicolas Mathieu, Actes Sud, 400 p., 22€

Ils en parlent également : Au fil des livres, Matatoune, Pamolico, Lili, Baz’Art, Marie-Eve, Nat & Rose, Agathe, Julie, Romain, InTheMoodFor, One more cup of coffee, Books moods & more, Librairie La nuit des temps

Michel Jean – Kukum

Posted in Littérature with tags on 23 février 2022 by Yvan

La fin de la liberté !

Michel Jean – Kukum« Kukum » est le nom que Michel Jean donnait à son arrière-grand-mère Almanda Siméon. Née en 1882, la jeune orpheline est élevée au Québec par un couple de fermiers, jusqu’au jour où elle rencontre Thomas, un indien Innu. Âgée de quinze ans, elle décide de tout quitter, pour vivre d’amour et de chasse au sein de ce peuple autochtone…

C’est à hauteur de femme et à la première personne que l’auteur partage l’histoire de son arrière-grand-mère. C’est en suivant ses pas que le lecteur découvre le mode de vie de cette communauté nomade qui vit en symbiose avec la nature, tout en faisant preuve d’un grand respect pour toute forme de vie. Cette immersion totale invite à vivre au rythme lent des saisons, passant du campement d’hiver dans leur territoire de chasse au retour printanier pour la vente des peaux au magasin de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Outre la belle histoire d’amour entre Almanda et Thomas, cette invitation au voyage qui restitue à merveille la soif de liberté de ce peuple nomade, évoque également la destruction progressive de ce mode de vie traditionnel avec l’arrivée du « progrès ». De la déforestation à la sédentarisation forcée dans la réserve de Mashteuiasch, en passant par l’arrivée du chemin de fer, la construction d’un barrage hydro-électrique, l’introduction de l’alcool ou l’envoi des enfants autochtones dans des pensionnats, Michel Jean évoque l’anéantissement lent et progressif de cette communauté autochtone…  

Malgré une fin émouvante et une immersion réussie, ce texte très lent et trop sobre, voire trop neutre, n’est pas parvenu à m’enthousiasmer comme je l’espérais sur base des nombreux avis positifs. 

Kukum, Michel Jean, Editions Dépaysage, 296 p., 18€

Ils en parlent également : Katherine, Maud, Mes échappées livresques, Pat, Madame lit, Fanny, Julie, Ally, Amy, Marie-Eve, A propos de livres, La page qui marque, Liseuses de Bordeaux

P. Djèlí Clark – Ring Shout: Cantique rituel

Posted in Littérature with tags on 19 février 2022 by Yvan

Il ne faut jamais nourrir la haine !

P. Djèlí Clark - Ring Shout: Cantique rituelN’étant pas du tout fan du genre fantasy, il faut de solides arguments pour parvenir à m’en faire lire un. Prix Nebula du meilleur roman court 2020, prix Locus du meilleur roman court 2021 et finaliste du prix Hugo 2021, « Ring Shout » avait de quoi titiller ma curiosité, surtout qu’il mettait en scènes trois jeunes femmes noires bien décidées à botter le cul du Ku Klux Klan.    

« Ring Shout » se déroule en effet en 1922, au moment où les rangs du Ku Klux Klan ne cessent de grossir suite à la sortie du film « Naissance d’une Nation », produit et réalisé par D. W. Griffith en 1915. A Macon, en Géorgie, un petit groupe de résistants mené par Nana Jean, une vieille Gullah, compte cependant leur donner du fil à retordre. Planquées sur un toit, Maryse, Sadie et Chef ont d’ailleurs décidé de tendre un piège à trois de ces monstres qui participent à un défilé du Ku Klux Klan …    

J’ai beaucoup aimé le point de départ de ce roman, qui consiste à restituer toute la monstruosité du Ku Klux Klan en transposant cette réalité historique nauséabonde des années 20 dans un univers mêlant fantasy, science-fiction et horreur. Les klanistes ne sont en effet pas seulement constitués de fidèles éblouis par cette idéologie extrémiste, mais comptent parmi eux également quelques véritables monstres nommés Ku Kluxes, des créatures diaboliques et surnaturelles se nourrissant de haine. Ce procédé permettant de donner vie à la monstruosité du Ku Klux Klan fonctionne à merveille !  

J’ai également beaucoup aimé le côté très féministe de ce récit porté par des femmes. De Nana Jean, qui fait office de chef de la résistance, à l’irrésistible trio de chasseuses de démons, composé de Sadie, fine gâchette munie de sa Winchester, Chef, l’experte en explosifs, et Maryse Boudreaux, la narratrice pourvue d’une épée magique, les héroïnes de P. Djèlí Clark réduisent leurs homologues masculins de l’époque à des rôles de figurants.      

Je dois également souligner le fait que P. Djèlí Clark parvient à créer un univers totalement abouti et parfaitement cohérant en seulement 160 pages, tout en insufflant beaucoup de rythme grâce à de nombreuses scènes d’action. J’ai même adhéré à la plupart des codes du genre fantasy que l’auteur transpose avec brio dans cette Amérique des années 20, allant de l’élue vouée à vaincre le Mal à cette épée magique qui se nourrie de la souffrance et de la colère des âmes des anciens esclaves noirs. J’ai par contre plus de mal avec les « facilités » inhérente au genre, qui consiste à sortir plusieurs lapins blancs du chapeau de l’auteur afin de multiplier les rebondissements. Si les monstres Ku Klux passaient encore, j’ai eu plus de mal à digérer la Grande Cyclope et les Docteurs de la Nuit qui s’invitent à la bataille finale… Faut y aller à petites doses avec moi !  

Finalement, malgré le travail de traduction aussi délicat qu’exemplaire de Mathilde Montier, j’ai tout de même eu du mal avec les passages recourant à ce dialecte gullah, issu de cette communauté afro-américaine de Géorgie. Si la réalité et le langage partent en sucette en même temps, je me retrouve totalement perdu !   

Bref, n’étant pas du tout adepte du genre, ce roman est tout de même parvenu à me divertir et à me tenir en haleine de la première à la dernière page. S’il ne me laissera pas un souvenir impérissable, je retiendrai tout même le message principal qu’il véhicule : il n’est jamais bon de nourrir la haine !  

Ring Shout, P. Djèlí Clark, Atalante, 176 p., 12,90€

Ils en parlent indéniablement mieux que le novice du genre que je suis: Nicolas, Le nocher des livres, Au Pays des Caves Trolls, Sabine, L’épaule d’Orion, Fantasy à la carte, Le chat du Cheshire, Lord Arsenik

Chrystel Duchamp – Délivre-nous du mal

Posted in Littérature with tags on 16 février 2022 by Yvan

Un page-turner machiavélique !

Chrystel Duchamp - Délivre-nous du malAprès un huis clos familial qui dévoilait progressivement les secrets enfouis des Belasko (« Le sang des Belasko »), Chrystel Duchamp livre un nouveau thriller parfaitement ficelé !

Quel est donc le lien entre Pierre, un retraité qui se fait agresser par son épouse…pourtant décédée, Mathéo, un photographe urbain qui découvre le corps d’une jeune femme pendue dans une usine désaffectée, et Esther Malori, une jeune femme qui vient de disparaître ? Surtout que ces trois événements se sont tous déroulés à un an d’intervalle. Persuadée que sa sœur Esther a été kidnappée, Anaïs sollicite l’aide de son ami Thomas Missot, commandant à la PJ de Lyon, qui va devoir démêler les fils de cette nouvelle intrigue machiavélique imaginée par Chrystel Duchamp…  

En invitant à suivre les pas du commandant Missot, dont on découvre au passage les déboires privés, Chrystel Duchamp nous balade au fil de courts chapitres distillés de main de maître. Partant d’un triple prologue aussi déstabilisant qu’intriguant, l’autrice nous emmène sur les traces d’une disparition particulièrement inquiétante, avant de faire habilement le lien avec le reste de cette intrigue qui multiplie les victimes… et les rebondissements.  

Outre un enquêteur particulièrement attachant et une intrigue parfaitement ficelée qui tient le lecteur en haleine du début à la fin, il faut surtout saluer la narration très efficace d’une autrice qui maîtrise à la perfection tous les codes du genre, tout en abordant une thématique sociétale d’actualité !

Les amateurs de polars devront dorénavant noter les sorties de Chrystel Duchamp dans la liste des rendez-vous à ne surtout pas manquer !

Délivre-nous du mal, Chrystel Duchamp, L’Archipel, 297 p., 19€

Ils en parlent également : Yvan, Aude, Anthony, Nath, Eve, Audrey, Sonia, Nadia, Laurence, Morgane, Pascale, Maman nature, Light & Smell, Julie, Manon, Océane, Virginie-Gabrielle, Lire & courir, Un bouquin sinon rien, Petite étoile livresque, Catherine

David Grann – The White Darkness

Posted in Littérature with tags on 12 février 2022 by Yvan

L’enfer est donc froid et blanc !

David Grann - The White DarknessN’ayant pas du tout l’âme d’un aventurier, je me suis tout de même laissé tenter par cette aventure polaire à la couverture alléchante et aux avis élogieux. David Grann, journaliste du New Yorker, y raconte la folle obsession d’Henry Worsley, un officier de l’armée britannique qui, fasciné par les exploits du grand explorateur Ernest Shackleton, rêve de partir sur les traces de son idole à la conquête du Pôle Sud !

« The White Darkness » débute en 2015, lors de la traversée totalement insensée du Pôle Sud en solitaire entreprise par Henry Worsley à cinquante-cinq ans, à pied, sans aucune assistance et sans ravitaillement. Tirer un traîneau de près de 150 kg sur 1600 kilomètres, sans personne à qui parler, sans personne sur qui compter, au milieu d’un enfer blanc aux dénivelés extrêmes et aux crevasses mortelles, où les vents et les températures négatives battent tous les records de la planète : de la folie !   

Mais, avant de nous raconter l’issue de cette folle entreprise, David Grann effectue un retour dans le temps, remontant à l’origine de l’obsession d’Henry Worsley pour Sir Ernest Shackleton et revenant sur la première expédition polaire qu’il effectua en 2008 sur les traces de son héros : relier à pied les deux extrémités de l’Antarctique en équipe… exploit que son prédécesseur n’avait pu mener à bien !

Malgré un style qui se rapproche plus du journalisme littéraire, voire du documentaire, « The White Darkness » s’avère particulièrement haletant. Pourvu de nombreuses illustrations, l’ouvrage parvient en effet à donner vie à ses grands aventuriers, tout en nous plongeant au cœur même de cet enfer blanc qui invite au dépassement de soi.     

Malgré mon incapacité à comprendre ce qui pousse des gens à se lancer de tels défis, j’ai pris grand plaisir à me lancer dans leurs traces et à les accompagner dans leur folie, le temps d’un récit particulièrement bref, mais foncièrement humain et finalement très prenant !

The White Darkness, David Grann, Sous-Sol, 160 p., 16,50€

Lisez également « Le Voyage aux îles de la désolation » et « La lune est blanche » d’Emmanuel Lepage.

Ils ont également traversé l’Antarctique : Yann & Aurélie, Cannetille, Guy, Vincent, Clara, The witch’s library, NoID, Kathel

Saphia Azzeddine – Mon père en doute encore

Posted in Littérature, Saphia Azzedine with tags , on 9 février 2022 by Yvan

Me voilà également fan du papa !

Saphia Azzeddine - Mon père en doute encoreDepuis « Confidences à Allah » je suis grand fan de Saphia Azzeddine (Mon père est femme de ménage, La Mecque-PhuketCombien veux-tu m’épouser ?, Bilqiss, Sa mère). Pas seulement de l’écrivaine, mais également de la belle personne qu’elle dévoile au fil de ses romans, que ce soit à travers les nombreuses phrases pleines de bon sens qu’elle nous claque au visage ou à travers ces personnages foncièrement attachants qui sentent bon le vécu. Pour ce huitième roman, à forte dimension autobiographique, elle nous ouvre encore un peu plus la fenêtre vers son âme…

En nous livrant l’histoire de son père, immigré marocain de Figuig, dans l’extrême est du Maroc, Saphia Azzeddine livre non seulement un texte personnel, plein d’émotions, de tendresse et d’autodérision, mais surtout un hommage émouvant à ce père, certes protecteur, parfois maladroit et régulièrement intransigeant, mais surtout bienveillant et débordant d’amour pour ses enfants.

En mêlant sa propre enfance au passé de ce père transmettant ses conviction et ses valeurs en roulant les r, Saphia Azzeddine dévoile ses racines et l’immense richesse qu’elle a reçu en héritage, tout en me faisant progressivement réaliser que je suis finalement fan des Azzeddine sur plus d’une génération. Ah, qu’il m’a séduit ce papa dont je distinguais l’écho depuis le tout premier roman, sans savoir d’où il venait !

Chaque mot déposé par Saphia Azzeddine est une preuve supplémentaire qu’il n’y a pas que les étoiles qui continuent de briller lorsqu’elles sont mortes…

Mon père en doute encore, Saphia Azzeddine, Stock, 282 p., 19 €

Ils en parlent également : Baz’Art, NoID

Delphine Saada – Celle qui criait au loup

Posted in Littérature with tags on 5 février 2022 by Yvan

Une longue psychanalyse !

Delphine Saada - Celle qui criait au loupPour son premier roman, Delphine Saada invite à suivre les pas d’Albane, une infirmière modèle admirée par ses collègues…mais dont il ne savent finalement pas grand-chose. D’ailleurs, à la maison, l’ambiance se dégrade progressivement. Exigeante et particulièrement stricte, voire même froide, cette mère de deux jeunes enfants ne prend en effet plus aucun plaisir à les élever et entretient même une relation de plus en plus conflictuelle avec sa fille de six ans. Multipliant les punitions de plus en plus sévères, son comportement commence même à inquiéter son mari, qui l’oblige à entamer une thérapie…    

Derrière cette couverture particulièrement trompeuse, la vie est loin d’être entièrement rose. Dès les premières pages, l’autrice installe d’ailleurs une ambiance pesante, voire légèrement malsaine, qui fait très vite comprendre au lecteur que quelque ne tourne pas rond. D’ailleurs, le personnage d’Albane a beau forcer l’admiration de ses collègues, elle a beaucoup plus de mal à plaire au lecteur, qui aimerait bien découvrir les origines de ce comportement étrange. Comment une mère peut-elle être dépourvue de fibre maternelle au point de ne pas aimer son enfant ?

Si le roman s’ouvre et se referme sur un épisode de fin mars 2016, il remonte immédiatement deux ans dans le temps, invitant à suivre la longue psychanalyse de son personnage principal. Cette mise à nu progressive de la fêlure à l’origine de ce trouble du comportement invite à accompagner Albane au bord d’un gouffre psychologique d’une profondeur extrême, dont les émotions remontent par vagues, fulgurantes et douloureuses, et du fond duquel on distingue finalement une petite voix qui crie désespérément au loup…   

Un très bon premier roman et une autrice à suivre !

Celle qui criait au loup, Delphine Saada, Plon, 272 p., 18 €

Ils en parlent également : Hedwige, Karine, Azilis