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Adrien Demont – Feu de paille

Posted in 6 Pieds Sous Terre, BANDES DESSINÉES, Franco-Belge, One-shots, [Avancé], [DL 2015] with tags on 8 février 2016 by Yvan

Je vous jure, c’est une histoire vraie !

Adrien Demont - Feu de paille« Feu de paille » invite à suivre les pas d’un homme qui revient s’installer dans sa région natale avec sa femme et son fils après avoir subi une lourde intervention chirurgicale. Dès les premières pages de ce one-shot, Adrien Demont plante une ambiance atypique, à la frontière entre le réel et l’imaginaire. Malgré un décor rural, on y croise par exemple des robots qui distribuent les journaux ou des cigales électriques, comme si une modernité futuriste avait envahi la campagne d’antan. Les bizarreries sont légion, car on notera également la présence du personnage principal, pourvu d’un cœur artificiel depuis son opération, et de son chien hybride, dont seul les pattes et la tête dépassent de sa niche. Cet environnement intemporel et cette absence de repères contribuent à installer une atmosphère angoissante, qui sied parfaitement à ce récit qui se nourrit de légendes urbaines.

Ces croyances qui plongent jeunes et vieux dans la peur sont souvent alimentés par des faits divers qui ont frappé la région et nourrissent inévitablement l’imagination féconde des enfants. De cette fillette jadis disparue à cette créature qui hurle dans la nuit, en passant par cet enfant dont un essaim d’abeilles a fait disparaître le corps… les histoires étranges ne manquent pas et entretiennent la peur de tous, lecteur compris. Puis il y a l’auteur, qui s’amuse à entretenir nos incertitudes, alimentant d’une part l’aspect fantastique du récit, tout en démystifiant d’autre part ce qu’il nous fait croire à coups d’explications rationnelles. De plus, visuellement, Adrien Demont propose un dessin essentiellement en noir et blanc qui s’installe immédiatement au diapason de l’atmosphère insufflée par ce scénario qui s’amuse à mettre à mal nos certitudes.

Une excellente découverte proposée par les éditions 6 Pieds sous Terre.

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Luz – Catharsis

Posted in BANDES DESSINÉES, Franco-Belge, Futuropolis, One-shots, [Angoulême 2016], [Avancé], [DL 2015] with tags , on 1 février 2016 by Yvan

La résurrection lente et pénible d’un dessinateur psychologiquement détruit !

Luz - CatharsisJ’ai donc attendu un peu plus d’un an après les événements dramatiques de Charlie Hebdo pour revenir sur cet album qui relate la résurrection lente et pénible d’un dessinateur épargné physiquement par le drame, mais psychologiquement ravagé.

Luz n’est pas seulement le dessinateur de cet album, c’est aussi celui qui a osé se moquer du Prophète Mahomet en couverture de Charlie Hebdo. C’est pourtant lui qui arrivera en retard à la réunion de rédaction du 7 janvier 2015, le jour de son 43ème anniversaire, échappant ainsi de justesse au massacre perpétré par les frères Kouachi au nom d’Allah. Arrivé sur place quelques minutes après le drame, il découvre ses confrères et amis gisant dans un bain de sang. Ils sont morts… lui se relèvera, mais cela prendra beaucoup de temps…

À ce titre, cet album est une sorte de thérapie, où l’auteur se livre et se met à nu. Du « tak tak tak » des kalachnikovs des frères Kouachi à cette protection rapprochée qui ne le lâche pas d’une semelle, en passant par Ginette, sa boule au ventre, Luz partage ce qu’il ressent. Il nous donne les clés de son mental et invite à constater les dégâts : du choc de la découverte de la tragédie à ses crises, en passant par la difficulté de retrouver son dessin ou le goût de vivre…

« Un jour, le dessin m’a quitté. Le même jour qu’une poignée d’amis chers. A la différence qu’il est revenu, lui. Petit à petit. A la fois plus sombre et plus léger. Avec ce revenant, j’ai dialogué, pleuré, ri, hurlé, je me suis apaisé à mesure que le trait s’épurait. »

Un incontournable de 2015 !

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Thierry Smolderen et Alexandre Clérisse – L’Eté Diabolik

Posted in BANDES DESSINÉES, Dargaud, Franco-Belge, One-shots, [Avancé], [DL 2016] with tags , on 20 janvier 2016 by Yvan

Un récit d’espionnage vintage !

Thierry Smolderen et Alexandre Clérisse - L'Eté DiabolikAprès le « Souvenirs de l’empire de l’atome », Thierry Smolderen (Ghost Money) et Alexandre Clérisse délaissent la science-fiction pour se lancer dans un thriller d’espionnage qui rend hommage aux bandes dessinées des sixties et plus en particulier à Diabolik, un personnage de « fumetti » imaginé par Angela et Luciana Giussani. Ce héros masqué est tellement populaire en Italie qu’il a même fait l’objet d’une adaptation cinématographique.

Le récit est découpé en deux parties, racontées par le personnage principal. La première se déroule dans une station balnéaire durant l’été de 1967 et invite à suivre les pas d’Antoine Lafarge, un adolescent de quinze ans qui passe ses vacances en compagnie de son père, un ingénieur a priori sans histoires. Entre parties de tennis, virées à vélo, baignades, trips sous LSD et rencontres amoureuses, le jeune homme mène la belle vie. Pourtant, suite à une banale altercation lors d’un tournoi de tennis, plusieurs évènements étranges s’enchainent, conduisant même à la disparition du père d’Antoine.

La deuxième partie du récit plonge le lecteur en 1987, au moment où Antoine publie son premier roman, un ouvrage qui revient sur les évènements de cet été « Diabolik », vingt ans plus tôt. C’est à ce moment que de nouveaux éléments vont lui permettre de faire tomber les masques et de lever enfin le voile sur les nombreuses zones d’ombre qui entourent la disparition de ce père qui cache finalement bien des choses.

Ce scénario qui ne livre les pièces manquantes du puzzle qu’en fin d’ouvrage s’avère particulièrement prenant. De la Seconde Guerre Mondiale à l’assassinat de Kennedy, en passant par les espions du KGB, l’auteur multiplie les rebondissements et distille les indices qui permettent de résoudre le mystère. En multipliant les références littéraires et cinématographiques, cette histoire d’espionnage rend également hommage aux sixties en général et au héros-criminel masqué des sœurs Giussani en particulier.

Visuellement, Alexandre Clérisse crée un univers personnel qui colle avec brio à l’ambiance pop flamboyante des sixties. Sa colorisation flashie sied également à merveille au trip LSD d’Antoine, où l’auteur livre des planches sous acide assez psychédéliques.

Un excellent one-shot, qui ouvre d’ailleurs mon Top BD de l’année !

Zeina Abirached – Le Piano oriental

Posted in BANDES DESSINÉES, Casterman, Ecritures, Franco-Belge, One-shots, [Angoulême 2016], [Avancé], [DL 2015] with tags , , on 13 janvier 2016 by Yvan

Le pont entre l’orient et l’occident !

Zeina Abirached - Le Piano orientalDans ce récit autobiographique mélodieux, Zeina Abirached raconte sa destinée entre Paris et Beyrouth et celle de son arrière-grand-père, l’inventeur du piano oriental.

Les pas rythmés d’Adballah Kamanja emmènent tout d’abord le lecteur dans le Beyrouth des années 60. Après des années de recherche et d’essais, le mélomane trouve enfin l’astuce permettant à son piano de produire le fameux quart de ton, indispensable pour pouvoir y jouer de la musique orientale. En parallèle, en 2004, le lecteur suit l’histoire d’une jeune femme qui quitte son Liban natal pour Paris, emportant avec elle seulement 23kg de son ancienne vie…

Très loin du Beyrouth déchiré par la guerre, Zeina Abirached propose un récit miroir qui se déroule en partie avant et en partie après la guerre du Liban. Au fil des pages et des allers-retours à travers les époques, le lecteur découvre le lien qui unit ces deux vies. Il y a bien entendu le lien familial qui lie l’auteure à son arrière-grand-père, mais il y a surtout cette envie de créer un pont entre deux cultures. Lui, dans sa quête de vouloir accorder deux musiques différentes au sein d’un même instrument, et elle, à travers la relation qu’elle entretient avec ses deux langues maternelles, le français et l’arabe. Ce bilinguisme prolongé au niveau d’un instrument de musique (qui a visiblement raté son rendez-vous avec l’Histoire) lie ainsi avec brio l’orient et l’occident, au sein d’un récit qui allie musicalité et sensibilité.

Cette ode à la musique se retrouve également au niveau de planches rythmées par le scrouitch-scrouitch des chaussures italiennes d’Adballah ou par le toc-toc de son couvre-chef traditionnel. Si l’auteure franco-libanaise joue avec les sonorités, elle utilise également avec maestria toutes sortes de formes géométriques et de motifs au sein d’un dessin noir et blanc qui s’installe très vite au diapason de cette belle partition.

Un piano oriental qui sonne particulièrement juste !

Fabcaro – Carnet du Pérou, Sur la route de Cuzco

Posted in 6 Pieds Sous Terre, BANDES DESSINÉES, Festival BD Angoulême, Franco-Belge, One-shots, [Angoulême 2014], [Avancé], [DL 2013] with tags , , on 20 novembre 2015 by Yvan

Bienvenue au Pérou… ou pas !

Fabcaro - Carnet du Pérou, Sur la route de GuzcoComme j’avais adoré le « Zaï zaï zaï zaï » de l’auteur, je me suis penché d’un peu plus près sur sa biographie et je suis tombé sur ce carnet de voyage, qui faisait d’ailleurs partie de la sélection du Festival d’Angoulême 2014. Après avoir pleuré de rire avec « Zaï zaï zaï zaï », je me suis dit que ça ne serait pas plus mal de tester cet auteur sur un autre terrain, que j’affectionne d’ailleurs beaucoup plus que le registre humour.

Ayant les ouvrages de Guy Delisle (Pyongyang, Chroniques de Jérusalem, Chroniques Birmanes) en tête et « Le Photographe » comme repère ultime, je m’attaque donc à ce voyage en Amérique du sud. De Lima à Cuzco, Fabcaro nous raconte son périple, relate les rencontres qu’il a faites et partage les coutumes de ce merveilleux pays… sauf, qu’après quelques pages, le lecteur remarque vite qu’il y a anguille sous roche. Fabcaro reprend certes tous les codes du genre, mais au fil des commentaires et des interventions diverses qui reviennent sur la création du carnet de voyage, le lecteur comprends vite que l’auteur n’a jamais mis les pieds au Pérou et que c’est plutôt Wikipedia au scénario. Cela commence par des péruviens qui ressemblent un peu trop à des mexicains (les remarques de sa fille m’ont bien fait rire), puis l’auteur s’empêtre totalement dans son mensonge. Ce périple imaginaire, qui passe constamment du carnet de voyage bidon à des scènes issu du quotidien de l’auteur, est donc foncièrement drôle et totalement décalé. Un beau pied de nez au genre !

Graphiquement, l’auteur adopte d’ailleurs un style plus réaliste et une bichromie bleu et noir, ce qui permet de rendre la supercherie visuellement très crédible (à part les sombreros mexicains bien entendu).

Très bon !

Ils en parlent également : David, Mo’, Lunch

Un carnet de voyage que je vous conseille: La Tentation

Fabcaro – Zaï zaï zaï zaï

Posted in 6 Pieds Sous Terre, BANDES DESSINÉES, Franco-Belge, One-shots, [Avancé], [DL 2015] with tags , on 28 octobre 2015 by Yvan

Démonstration par l’absurde !

Fabcaro - Zaï zaï zaï zaïDerrière ce titre qui invite à aller siffler la haut sur la colline en compagnie de Joe Dassin, se cache un road-movie signé Fabcaro, l’auteur de « Carnet du Pérou ».

« Peut être que la prochaine fois il n’aura même pas de jeton pour son caddie! »

Le récit démarre dans un supermarché, où un auteur de bandes dessinées vient de commettre l’irréparable : se présenter à la caisse sans sa carte de fidélité, oubliée dans un autre pantalon. Face à cet acte impardonnable, l’homme panique et s’enfuit du lieu de son crime, provoquant l’émoi au sein d’une société française qui suit cette cavale à la loupe.

« – Dis donc, ce type qui se balade sans sa carte de fidélité … on voit de tout …
A ce propos chérie, j’ai une nouvelle à t’annoncer…
– ? Tu m’inquiètes Stéphane…
– Voilà, hier je suis allé faire les courses, j’ai utilisé ma carte et … nous ne sommes plus qu’à 87 points de l’appareil à raclette !
– OOOOh Stéphane ! Parfois j’ai peur que tout ça ne soit qu’un rêve…
– Mon amour, je t’aime tant… »

De l’opinion des médias à celui de ses proches, chaque planche de cet album livre un point de vue différent, tout en suivant la progression du fugitif. Si la plupart des réactions se font en une planche, certains passages, comme la rencontre d’une fille dont il était amoureux au collège, se déroulent sur plusieurs pages. Au fil des étapes, l’auteur s’amuse à détourner les réactions de la société vis-à-vis d’un fait divers d’envergure nationale. C’est totalement burlesque, mais derrière cet humour décalé qui m’a fait éclater de rire à plusieurs reprises, se cache néanmoins une analyse profonde et subtile de notre société.

« – Pff on essaie encore de nous manipuler avec cette histoire.
– Ah bon?
– Bah attend, c’est évident.. Regarde: le gars il fait ses courses quel jour?
– Jeudi…
– Jeudi -> judaique -> Juifs.
– Ça alors…
– Attends attends, c’est pas tout: c’est quoi le magasin?
– Super U.
– Super U -> U -> UB40 -> 40 -> Guerre de 40 -> Juifs.
– Putain. »

Si l’absurdité du délit pousse inévitablement à rire, le regard porté par l’auteur sur les travers de notre société de consommation fait mouche. Des journalistes aux flics, en passant par les voisins, le neuvième art et les associations musicales caritatives, tout le monde en prend pour son grade et personne n’échappe à la critique acerbe de Fabcaro.

« – Je suis auteur de BD.
– Alors là s’il y a bien des gens que ça ne dérange pas, c’est bien nous.
– Oui, chacun à le droit de vivre sa vie comme il l’entend.
– Tu sais nous votons socialistes, nous nous situons plutôt dans une mouvance progressiste.
– Dis lui que nous sommes en faveur du mariage pour tous.
– Nous ne sommes pas du genre à juger tel ou tel pour ce qu’il fait. La fonction n’a aucune espèce d’importance à nos yeux.
– On a même une amie qui fait des bijoux orientaux, dis lui.
– Si je t’ai dit que Jean-Pierre était ingénieur en exothermie des liaisons macromoléculaires par polymérisation thermodurcissable et cristallisation anisotherme en milieu cryobiologique, ça n’était absolument pas pour te mettre mal à l’aise. »

Le découpage classique en gaufrier de six cases et le réalisme du dessin peuvent surprendre par rapport au sujet. Ce décalage contribue cependant à mettre le non-sens des situations en relief, tout en rappelant au lecteur que la réalité n’est malheureusement jamais bien loin. Brillant !

« Et papa, il est où? Il mange pas avec nous? Non, je crois qu’il est en cavale poursuivi par la police. »

Une petite pépite éditée par « 6 pieds sous terre », que je vous conseille vivement ! Retrouvez d’ailleurs cet album dans mon Top BD de l’année !

Ils en parlent également : Mo’

Jason – J’ai tué Adolf Hitler

Posted in BANDES DESSINÉES, Carabas, Franco-Belge, One-shots, [Avancé], [DL 2006] with tags on 10 octobre 2015 by Yvan

Histoire d’amour à travers le temps !

Jason - J’ai tué Adolf HitlerCela faisait déjà un moment que j’étais attiré par les œuvres de cet artiste norvégien, mais, malgré les critiques élogieuses et les nombreux prix (nominations à Angoulême pour le meilleur premier album en 2003 et le meilleur scénario en 2005, Eisner Award en 2008), il y avait toujours quelque chose qui me rebutait lorsque je feuilletais ses albums. J’ai finalement craqué et comme c’est cet album qui m’intriguait le plus, j’ai commencé par celui-ci.

Déjà, la couverture et le titre prennent le lecteur solidement à contre-pied car le thème principal de l’album est une histoire d’amour. Pourtant, à la base, on est invité à suivre un tueur à gages qui accepte n’importe quel contrat sans trop se poser de questions. Si les demandes qu’il reçoit vont dans tous les sens, la dernière en date décroche tout de même le bouquet : remonter le temps pour tuer Adolf Hitler !

« – Mon boss m’avait promis une augmentation et le bureau du fond. Et qui l’a eue cette promotion !? Wagner du département ventes. Je le hais !
– Qui voulez vous supprimer, votre boss ou Wagner ?
– Les deux, c’est possible ? »

C’est au moment où notre tueur s’apprête à éliminer le Führer avant qu’il ne déclenche la seconde guerre mondiale que l’auteur nous prend à contre-pied. Il aurait pu s’attarder sur les conséquences d’un monde sans Hitler ou démarrer une course-poursuite haletante entre Adolf et notre assassin, mais non, il délaisse ces nombreuses possibilités alléchantes pour nous servir une « banale » histoire d’amour. Notre tueur va certes jusqu’au bout de sa mission, mais l’on comprend bien vite que ceci n’est plus qu’un prétexte pour nous servir une belle histoire d’amour qui traverse les époques. Arrivé à la conclusion émouvante de ce récit pourtant empli de noirceur, force est de constater que l’auteur nous a bien eu et que son approche s’avère brillante !

Visuellement, le trait épuré proche de la ligne claire de l’auteur sert admirablement le récit, tout comme la superbe colorisation de Hubert. Jason propose des personnages anthropomorphiques qui se ressemblent fortement et qui sont peu expressifs, mais cela confère un certain stoïcisme et une nonchalance à ces protagonistes qui semblent constamment détachés face à la gravité des différentes situations. Cette approche graphique minimaliste et cette déshumanisation se poursuivent au niveau des décors, des nombreux passages muets riche en non-dits et du formatage en cases identiques servies sous forme de gaufrier. Derrière la solitude des personnages, le vide apparent de leurs existences et la noirceur du monde qui les entoure, Jason parvient néanmoins à dégager des sentiments profonds, une petite lueur d’espoir et de nombreux regrets, comme souvent à la fin d’une vie… Brillant !

Ils en parlent également : Mo’